Covid-19 en Asie : pourquoi la reprise de la pandémie devrait nous alerter

L’Asie de l’Est a fait en 2020 la démonstration de son efficacité dans la lutte contre le Covid-19. Réaction très rapide, pas de demi-mesures, contrôle très strict des frontières, recours systématique à l’intelligence artificielle et aux outils numériques… Elle a pu juguler la pandémie et maintenir le nombre de contaminations et de morts à un niveau très faible, 100 à 200 fois inférieur aux bilans en Europe ou aux États-Unis.

En 2021, l’inverse se produit. Les pays occidentaux se sont lancés rapidement dans des campagnes de vaccination massives qui ont permis une très forte réduction de la circulation du virus. L’Union européenne a deux mois de retard sur les Anglo-Saxons mais progresse désormais au même rythme. L’Asie s’était par contre endormie sur ses lauriers. Persuadés que la pandémie était sous contrôle, les gouvernements asiatiques ont pris un retard considérable dans le développement des campagnes de vaccination. Certains, comme l’Inde, ont même cessé de croire aux risques en autorisant les rassemblements de masse. La sanction est intervenue rapidement : l’épidémie resurgit avec vigueur dans un certain nombre de pays et la mobilisation pour la vaccination est enfin devenue la première priorité. 

Rappel du bilan 2020

Pour comprendre la portée et les conséquences du choc sanitaire actuel, revenons d’abord sur l’année 2020. Le noyau dur des pays qui paraissaient avoir jugulé la pandémie en Asie-Pacifique l’an dernier comportait le monde chinois, c’est-à-dire la Chine, Hong Kong, Taïwan et Singapour, ainsi que la Corée du Sud, le Vietnam, la Thaïlande, la Nouvelle-Zélande, la Mongolie et le Cambodge. Trois autres pays – le Japon, l’Australie et la Malaisie – avaient un bilan moins favorable, mais qui restait bon comparé à l’Europe ou à l’Amérique du Nord.

Prenons le critère le plus pertinent, le nombre de décès, mettons de côté la Chine en raison des doutes sur les chiffres de la phase initiale de l’épidémie à Wuhan. Les neuf autres pays du premier groupe avaient fin décembre 2020 4,3 décès par million d’habitants, plus de 200 fois moins que le bilan des États-Unis ou des pays européens les plus touchés comme la France. Les plus performants étaient Taïwan, la Thaïlande et le Vietnam tandis que le Cambodge et la Mongolie étaient pratiquement indemnes. Le second groupe constitué par l’Australie, le Japon et la Malaisie avait un nombre moyen de décès qui se situait à 26 par million d’habitants, soit encore 40 fois moins que les pays occidentaux.

L’Asie du Sud et certains grands pays d’Asie du Sud-est comme l’Indonésie ou les Philippines avaient un bilan beaucoup moins favorable (supérieur à 100 par million d’habitants), avec par ailleurs de sérieux doutes sur les chiffres officiels. Dans le cas de l’Inde, les épidémiologistes estiment qu’il faut multiplier les chiffres au moins par trois pour refléter la réalité de l’épidémie, ce qui situerait le pays de Narendra Modi à plus de 300 décès par million d’habitants fin 2020, soit à peu près trois fois moins que les pays occidentaux. L’épidémie avait été dans un premier temps contenue en Inde à la suite du confinement brutal et chaotique décrété fin mars par le gouvernement. Elle reprend au cours de l’été pour retomber à un faible niveau en décembre 2020 et janvier 2021. L’Inde se croit alors à l’abri.

Les surprises de 2021

Le panorama de l’épidémie en Asie-Pacifique est globalement beaucoup moins favorable, mais avec de grandes différences par pays. Un peu d’arithmétique pour prendre une mesure objective de la situation : appliquons au nombre de décès par million d’habitants aux chiffres de fin 2020 un multiplicateur correspondant à ceux du 31 mai 2021. Trois situations apparaissent. D’abord, la simple prolongation des tendances antérieures se traduirait par un multiplicateur de 1,4 tenant compte des cinq mois écoulés au cours desquels la pandémie provoque de nouveaux décès. Un multiplicateur inférieur à 1,4 signale une amélioration, un multiplicateur supérieur à 1,4 une détérioration. Pour référence, le multiplicateur des États-Unis se situe à 1,67 au 31 mai 2021, celui de la France à 1,7 et celui de la Grande-Bretagne à 1,73. Autrement dit, avant de s’améliorer récemment, la situation sanitaire dans les pays occidentaux avait continué à se détériorer au premier trimestre.

En Asie-Pacifique, trois groupes de pays se dégagent :

– quatre ont un multiplicateur faible ou nul sont : la Chine, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et Singapour.

– un deuxième groupe comprend des pays qui ont pu contenir les ravages de l’épidémie malgré des résurgences, avec un multiplicateur proche d’1,4. Ce second groupe comprend le Vietnam et Hong Kong.

– le troisième groupe est le plus nombreux. Il s’agit de pays dont le multiplicateur dépasse 2 et connaît parfois un emballement. Ainsi, la Mongolie et le Cambodge, qui semblaient épargnées en 2020, ont connu des poussées épidémiques extrêmement brutales. Le désastre indien a fait l’objet d’une large couverture de presse. Certains pays performants de l’année 2020 comme Taïwan, la Malaisie, le Japon ou la Corée du Sud, connaissent une situation sanitaire nettement dégradée. Un certain nombre de pays déjà durement touchés en 2020 comme le Pakistan, l’Indonésie, les Philippines ou le Kazakhstan voient également les ravages de la pandémie s’accélérer.

Avec cette accélération, l’écart avec les pays occidentaux s’est réduit mais reste considérable en Asie de l’Est. Le bilan moyen des neuf pays les moins touchés par la pandémie en 2020 passe de 4,3 à 14 décès par million d’habitant. L’Inde est probablement aujourd’hui le premier pays au monde en nombre de décès mais reste en dessous du niveau des États-Unis ou de la France par million d’habitants – même si on multiplie par trois les chiffres officiels.

Que s’est-il passé ?

La dégradation de la situation sanitaire en Asie a quatre causes principales : l’incompétence ou la lenteur de certains gouvernements, un peu de relâchement des comportements et le développement de clusters dans les lieux de contrôle des contaminations, la multiplication de variants plus contagieux et le retard général dans les programmes de vaccination.

En matière d’incompétence, la palme revient incontestablement au gouvernement indien et au BJP, le parti nationaliste hindou au pouvoir en Inde. Le mépris de la science a conduit les autorités à longtemps recommander des traitements dont l’inefficacité a été confirmée depuis un an par l’OMS, notamment l’hydroxychloroquine et le remdesivir, simplement parce que l’Inde en est l’un des principaux producteurs, tout en laissant certains gurus proches du BJP recommander des solutions fantaisistes – comme la consommation d’urine de vache. Narendra Modi a également autorisé les grands rassemblements hindouistes, comme la Kumh Bela qui réunit chaque année vingt millions de pèlerins à Benares. Il n’a commandé que tardivement – à partir de février dernier – et en quantités d’abord réduites les vaccins produits sous licence AstraZénéca par le Serum Institute of India, qui a commencé par exporter une bonne part de sa production pour fournir le programme Covax et satisfaire les ambitions de diplomatie vaccinale de l’Inde.

Un autre exemple est celui de la Mongolie, dont le parti au pouvoir (le MPP) a multiplié les décisions contradictoires sur la gestion de la pandémie. Surtout, il a autorisé des manifestations de masse en mars cette année pour fêter le centième anniversaire de sa création, suscitant une vague épidémique particulièrement brutale.

L’inévitable relâchement et l’apparition de clusters hospitaliers

Les témoignages abondent sur la difficulté à maintenir une discipline très stricte après un an de pandémie. « Avec l’arrivée des beaux jours, tout le monde, y compris moi, néglige le port du masque et la distanciation sociale. C’est un grand problème », témoigne une étudiante sud-coréenne dans le Straits Times. Les festivités du printemps et la réouverture des bars et des clubs ont été un facteur d’accélération de l’épidémie en Malaisie, au Vietnam ou en Thaïlande.

À Taïwan, la rigueur dans l’application des règles de quarantaine connaît des failles et recrée une porosité des frontières.

Les hôpitaux et les centres de quarantaine sont devenus des lieux d’apparition de clusters dans un certain nombre de pays.

La multiplication de variants plus contagieux

Le Covid-19 mute en permanence. Compte tenu des masses de population en jeu, il semble muter plus vite en Asie qu’ailleurs. Les deux variants dit « indiens » se sont répandus dans toute l’Asie du Sud et du Sud-Est. On parle aussi d’un variant vietnamien qui serait un hybride des variants indien et britannique. Un variant japonais est, lui, apparu en février dans le centre du Japon. L’OMS, qui a commencé à donner utiliser l’alphabet grec pour lister les variants, enregistre déjà plusieurs variants asiatiques dans sa liste officielle : delta et kappa pour les deux variants indiens, theta pour un variant philippin.

Cette multiplication de variants plus contagieux a provoqué un durcissement des politiques sanitaires. La Malaisie a décrété un nouveau confinement très strict ; à Singapour, on ne peut plus se réunir qu’entre deux personnes, dans un pays où la circulation du virus est pourtant très faible ; le Japon a rétabli l’état d’urgence ; le Vietnam a fermé les sites touristiques et les restaurants…

L’erreur stratégique des campagnes vaccinales

La multiplication des variants et le relâchement des comportements n’auraient sans doute pas suffi à relancer l’épidémie si l’Asie-Pacifique n’avait pas commis l’erreur de retarder les campagnes vaccinales. Seuls quelques pays ont su agir vite. La Mongolie a réagi immédiatement au choc sanitaire très violent des derniers mois. Elle a fait feu de tout bois en bénéficiant à la fois du programme multilatéral Covax et de la concurrence entre les diplomaties chinoise et indienne du vaccin. Le nombre de doses reçues en Mongolie dépasse aujourd’hui 100 % de la population dont la moitié est entièrement vaccinée.

La Chine n’a autorisé ses propres vaccins qu’entre décembre 2020 et février 2021. Au moment du nouvel an chinois à la mi-février, les doses distribuées dans le pays ne représentaient pas plus de 3 % de la population. Depuis, la machine administrative chinoise s’est mise on ordre de marche avec son efficacité coutumière. Le 5 juin, 763 millions de doses avaient été administrées, soit 54 % de la population. Partout ailleurs, les campagnes de vaccination ont été plus lentes, comme en Inde, ou plus tardives, comme en Corée du Sud et à Taïwan, ou au Vietnam.

Le Japon, pays riche et parfaitement capable de se procurer tous les vaccins nécessaires, est un modèle de cette course de lenteur. L’industrie pharmaceutique japonaise n’a pas jugé rentable la fabrication d’un vaccin. L’autorisation des vaccins étrangers était par ailleurs subordonnée à des tests sur la population japonaise. Seuls les médecins, les infirmiers et récemment les dentistes sont autorisés à administrer les vaccins. L’État et les collectivités locales ont du mal à se coordonner pour organiser la campagne vaccinale et 30 % de la population seulement est vraiment décidée à se faire vacciner. Résultat : au 1er juin, la proportion de doses administrées par rapport à la population n’était que de 10 % et seuls 3 % de Japonais étaient complètement vaccinés

État de la vaccination dans les pays d’Asie au 31 mai 2021. (Source : Financial Times vaccination tracker)

Les campagnes vaccinales s’accélèrent partout

La leçon a été comprise et tous les gouvernements d’Asie-Pacifique tentent désormais d’accélérer leurs programmes de vaccination. Les objectifs fixés sont ambitieux et visent en général le seuil d’immunité collective en fin d’année ou au début de l’année prochaine. Alors que les vaccinations ciblaient jusqu’à présent les professions prioritaires et les personnes âgées ou à risque, les vaccinations de masse s’adressant à l’ensemble des populations adultes vont commencer en juin ou en juillet. Les commandes prévues auprès des différents fournisseurs suffisent en principe pour tenir les objectifs, mais l’expérience du premier semestre laisse à prévoir des décalages.

Prenons l’exemple du pays le plus en retard dans la région : le Vietnam. Pour 2021, le gouvernement de Hanoï a commandé ou est en train de commander 110 millions de doses, dont 31 millions auprès de Covax, 30 millions directement à AstraZeneca et 30 millions auprès de Pfizer/BioNTech. Comme Taïwan, le Vietnam ne voulait pas importer de vaccins chinois, mais il sera sans doute contraint de le faire si les commandes prévues ne sont pas livrées à temps, et des discussions sont en cours avec Sinovac, comme avec Sputnik et d’autres fournisseurs occidentaux.

Compte tenu de la taille de la population asiatique et sur la base de deux doses par personne, il faudra encore importer ou produire dans la région entre 4 et 5 milliards de doses avant la fin de l’année pour rester en ligne avec les objectifs des gouvernements et vacciner la population adulte, ce qui constitue un défi industriel et logistique majeur.

Même si ces objectifs ne sont pas atteints, l’Asie est sortie de sa torpeur. Elle a trois mois de retard en moyenne sur les pays occidentaux, mais elle progresse désormais beaucoup plus rapidement.

La leçon de cette expérience est simple. Le Covid-19 est un exemple très pur de comportement darwinien. Il saisit la moindre faiblesse dans les réponses pour rebondir et prospérer.

En Europe, la pandémie régresse partout, mais un nouveau test de résilience interviendra très probablement à l’automne si les vaccins actuels ne sont pas suffisamment efficaces pour résister aux nouveaux variants.

D’après Hubert TestardAsialyst  

juin 14, 2021